Pourquoi le débat convenu entre fédéralistes
et souverainistes fait-il bâiller les auditoires de cette
campagne électorale ? Parce qu'il est dépassé par la dynamique
de la construction européenne elle-même. Les explorateurs
d'autrefois donnaient aux rivages inconnus les noms familiers
des pays de leur enfance : Nouvelle-Zélande, New-York, Ile-de-France...De
même, nous avons abordé la construction européenne avec les
mots, les références, et les concepts alors disponibles :
Etats-Unis d'Europe contre confédération européenne. Un demi-siècle
plus tard, force est de constater que les mots anciens ne
décrivent plus l'Europe qui a fini par naître.
Car l'Europe politique est bel et bien une révolution.
Par son ambition originelle : organiser, entre pays voisins,
ennemis héréditaires, un mode de relations qui rende à jamais
la guerre impossible. Par sa méthode non violente, exactement
contraire à celle des révolutions « classiques » : avancer
pas à pas, en expérimentant des actions communes nouvelles,
tout en respectant scrupuleusement le sentiment de chacun
des peuples qui composent la famille européenne. Par sa réussite
historique, qui tient du miracle : soixante ans après le Débarquement
libérateur, le Figaro et l'IFOP nous apprennent que 82% des
Français considèrent l'Allemagne comme l'allié le plus sûr
de la France - la paix perpétuelle est désormais assurée entre
nous. Et par son résultat politique : le modèle constitué
par l'Union européenne est une invention politique sans précédent.
Aussi saugrenu pour un contemporain, même (ou surtout) nourri
d'Histoire, que pouvait l'être le modèle républicain dans
l'Europe de 1770.
En face de la nouveauté que représentait, au
milieu du XIXe siècle, la notion de chef d'un Etat républicain,
Victor Hugo en donnait la définition idéale suivante : « Hors
de France, l'égal de tous les souverains ; en France, l'égal
de tous les citoyens. » Le projet de Constitution élaboré
par la Convention européenne fait de l'Union européenne un
ensemble qui sera « hors d'Europe, l'égale de la plus grande
puissance, et en Europe l'égal du plus humble de ses membres. »
Comment est-ce possible ? En retenant le meilleur de l'expérience
communautaire acquise depuis cinquante ans, et en en corrigeant
les défauts. C'est tout le sens du projet de Constitution
européenne.
L'Europe est jugée trop marchande, économique,
monétaire : elle sera désormais une Europe politique, fondée
sur des valeurs, nos valeurs communes, forgées en Europe,
à partir de la démocratie et des droits de l'Homme. Le marché
intérieur n'est plus un but en soi, mais l'un des moyens d'une
politique de paix, de développement durable et de justice
sociale.
L'Europe est parfois intempestive ; on la soupçonne
de vouloir se mêler stupidement de la date d'ouverture de
la chasse ou du gavage des oies, alors qu'on l'attend dans
la lutte contre le terrorisme. Le projet de Constitution réécrit
entièrement sa partition ; l'Europe se concentrera sur l'essentiel,
et ce sont les Parlements nationaux eux-mêmes qui seront les
juges de touche pour siffler les positions « hors jeu » de
l'Union.
L'Europe apparaît enfin lointaine, anonyme et
bureaucratique, ce que résume le seul mot de « Bruxelles ».
Elle aura désormais pour nous un visage, des visages : ceux
des députés que les Français éliront le 13 juin, pour la première
fois dans le cadre de circonscriptions régionales. Et elle
sera pleinement démocratique, puisque dès l'application de
la Constitution, ce sont ces députés qui auront le dernier
mot pour l'adoption des lois européennes ; et ce sont les
citoyens eux-mêmes qui, lors de l'élection européenne suivante,
éliront « Monsieur » ou « Madame Europe », le chef de l'exécutif
politique européen.
Est-ce à dire que l'Union européenne sera un
super-Etat fédéral nous conduisant inexorablement à la disparition
des souverainetés nationales ? Ce serait contraire à la volonté
des peuples, comme au mouvement historique actuel. Celui-ci
se caractérise à la fois par un extraordinaire mouvement de
réunification européenne et par un taux de natalité ... des
nations elles-mêmes sans précédent sur notre continent. La
carte de l'Europe politique comprend désormais 14 Etats qui
ont conquis leur indépendance depuis 1990 : aucun n'a l'intention
d'y renoncer, pas plus que les vieilles nations française,
espagnole, allemande ou anglaise n'entendent renoncer à leur
souveraineté. C'est pourquoi, tandis que « Monsieur Europe »
sera en charge des compétences de l'Union, et responsable
devant les 450 millions de citoyens européens pour celles-ci,
les gouvernements nationaux resteront entièrement maîtres
de leurs compétences nationales, qu'ils coordonneront entre
eux, au sein du Conseil européen, doté de son propre Président.
Chaque Etat conservera son droit de veto sur toute modification
constitutionnelle, ou sur toute candidature nouvelle à l'entrée
dans l'Union : la Turquie ne pourra pas entrer si le peuple
français s'y oppose. Elément nouveau fondamental : chaque
Etat disposera à tout moment d'un droit de retrait de l'Union,
ce qui est la garantie ultime que chaque Etats européen garde
la maîtrise de son destin. Aucune de ces garanties n'existe
dans un système fédéral.
Toutes les villes françaises appartiennent désormais,
chacune avec ses communes voisines, à des entités politiques
qui n'existaient pas il y a dix ans : les communautés d'agglomération.
L'Union européenne est l'équivalent, entre Etats, de ce que
sont les communautés d'agglomération pour les communes : nous
traitons ensemble les sujets d'intérêt commun, laissant chacun
libre de ses affaires propres. L'Europe nous donne le poids
qui nous permet de peser sur les grands enjeux du siècle pour
lesquels la France seule, comme l'Allemagne seule ou l'Espagne
seule, sont désormais impuissantes : le terrorisme islamiste,
la paix et la sécurité dans notre proche voisinage, les migrations
de populations incontrôlées, la protection de la planète contre
l'effet de serre ou l'insécurité nucléaire dans l'ex-URSS,
le formidable défi économique venu d'Asie, sans oublier le
sauvetage de la malheureuse Afrique.
Or, depuis le premier jour, cette révolution
politique est avant tout une œuvre française. Aucun pays
n'a joué un rôle plus déterminant dans sa conception, comme
dans sa conduite. Du pool charbon-acier à la Constitution,
du Marché commun à l'union monétaire, de l'espace unique à
« l'Europe européenne », de Jean Monnet et Robert Schuman,
au général de Gaulle, à VGE, Jacques Delors, François Mitterrand
et aujourd'hui Jacques Chirac, toutes les étapes décisives
de la construction européenne ont été des initiatives françaises,
puis franco-allemandes. Au fond, l'Europe est, pour la politique
de la France, ce qu'Airbus est pour son industrie : une idée
française qui, grâce au concours de nos partenaires, est devenue
une réussite mondiale. Ce n'est pas un hasard si, depuis l'origine,
les Britanniques, souvent encouragés par les Américains, n'ont
cessé d'essayer d'affaiblir ou de dénaturer ce grand projet
porteur d'une autre vision du monde.
Le paradoxe des intégristes du souverainisme,
c'est qu'ils se font les avocats de la vision anglo-saxonne,
contre le projet français. Leur euroscepticisme traduit en
fait un bien triste national défaitisme : selon eux, la France
serait devenue si fragile qu'elle serait menacée par quelques
bureaucrates de Bruxelles, et son ambition suprême devrait
se limiter à la capacité de dire « non » à l'Union européenne.
Que la préoccupation du minuscule Luxembourg ou de la toute
frêle Slovénie soit de garder son propre frein à main dans
le véhicule européen peut se comprendre ; pour nous, la seule
ambition digne de la France doit être d'en demeurer le moteur
principal, pour la plus grande gloire de la nation française
et pour le bonheur de son peuple.
Les révolutions françaises du XIXe siècle ont
allumé partout le flambeau de la liberté. Les combats du XXe
ont été ceux de l'égalité. Le modèle politique que l'Europe
apporte au monde en ce début du XXIe siècle est celui de la
fraternité, enfin assurée entre ennemis autrefois irréconciliables.
Soyons fiers que, fidèle à sa devise fondatrice, « la France
toujours exemplaire » que souhaitait le général de Gaulle
soit aussi à la tête de cette révolution-là.
Alain Lamassoure
Ancien Ministre des Affaires européennes
Tête de liste UMP pour le Sud-Ouest
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