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Articles - L'Europe, la nouvelle révolution française
Article d'Alain Lamassoure publié dans le Figaro le mardi 8 juin 04


Pourquoi le débat convenu entre fédéralistes et souverainistes fait-il bâiller les auditoires de cette campagne électorale ? Parce qu'il est dépassé par la dynamique de la construction européenne elle-même. Les explorateurs d'autrefois donnaient aux rivages inconnus les noms familiers des pays de leur enfance : Nouvelle-Zélande, New-York, Ile-de-France...De même, nous avons abordé la construction européenne avec les mots, les références, et les concepts alors disponibles : Etats-Unis d'Europe contre confédération européenne. Un demi-siècle plus tard, force est de constater que les mots anciens ne décrivent plus l'Europe qui a fini par naître.

Car l'Europe politique est bel et bien une révolution. Par son ambition originelle : organiser, entre pays voisins, ennemis héréditaires, un mode de relations qui rende à jamais la guerre impossible. Par sa méthode non violente, exactement contraire à celle des révolutions « classiques » : avancer pas à pas, en expérimentant des actions communes nouvelles, tout en respectant scrupuleusement le sentiment de chacun des peuples qui composent la famille européenne. Par sa réussite historique, qui tient du miracle : soixante ans après le Débarquement libérateur, le Figaro et l'IFOP nous apprennent que 82% des Français considèrent l'Allemagne comme l'allié le plus sûr de la France - la paix perpétuelle est désormais assurée entre nous. Et par son résultat politique : le modèle constitué par l'Union européenne est une invention politique sans précédent. Aussi saugrenu pour un contemporain, même (ou surtout) nourri d'Histoire, que pouvait l'être le modèle républicain dans l'Europe de 1770.

En face de la nouveauté que représentait, au milieu du XIXe siècle, la notion de chef d'un Etat républicain, Victor Hugo en donnait la définition idéale suivante : « Hors de France, l'égal de tous les souverains ; en France, l'égal de tous les citoyens. » Le projet de Constitution élaboré par la Convention européenne fait de l'Union européenne un ensemble qui sera « hors d'Europe, l'égale de la plus grande puissance, et en Europe l'égal du plus humble de ses membres. » Comment est-ce possible ? En retenant le meilleur de l'expérience communautaire acquise depuis cinquante ans, et en en corrigeant les défauts. C'est tout le sens du projet de Constitution européenne.

L'Europe est jugée trop marchande, économique, monétaire : elle sera désormais une Europe politique, fondée sur des valeurs, nos valeurs communes, forgées en Europe, à partir de la démocratie et des droits de l'Homme. Le marché intérieur n'est plus un but en soi, mais l'un des moyens d'une politique de paix, de développement durable et de justice sociale.

L'Europe est parfois intempestive ; on la soupçonne de vouloir se mêler stupidement de la date d'ouverture de la chasse ou du gavage des oies, alors qu'on l'attend dans la lutte contre le terrorisme. Le projet de Constitution réécrit entièrement sa partition ; l'Europe se concentrera sur l'essentiel, et ce sont les Parlements nationaux eux-mêmes qui seront les juges de touche pour siffler les positions « hors jeu » de l'Union.

L'Europe apparaît enfin lointaine, anonyme et bureaucratique, ce que résume le seul mot de « Bruxelles ». Elle aura désormais pour nous un visage, des visages : ceux des députés que les Français éliront le 13 juin, pour la première fois dans le cadre de circonscriptions régionales. Et elle sera pleinement démocratique, puisque dès l'application de la Constitution, ce sont ces députés qui auront le dernier mot pour l'adoption des lois européennes ; et ce sont les citoyens eux-mêmes qui, lors de l'élection européenne suivante, éliront « Monsieur » ou « Madame Europe », le chef de l'exécutif politique européen.

Est-ce à dire que l'Union européenne sera un super-Etat fédéral nous conduisant inexorablement à la disparition des souverainetés nationales ? Ce serait contraire à la volonté des peuples, comme au mouvement historique actuel. Celui-ci se caractérise à la fois par un extraordinaire mouvement de réunification européenne et par un taux de natalité ... des nations elles-mêmes sans précédent sur notre continent. La carte de l'Europe politique comprend désormais 14 Etats qui ont conquis leur indépendance depuis 1990 : aucun n'a l'intention d'y renoncer, pas plus que les vieilles nations française, espagnole, allemande ou anglaise n'entendent renoncer à leur souveraineté. C'est pourquoi, tandis que « Monsieur Europe » sera en charge des compétences de l'Union, et responsable devant les 450 millions de citoyens européens pour celles-ci, les gouvernements nationaux resteront entièrement maîtres de leurs compétences nationales, qu'ils coordonneront entre eux, au sein du Conseil européen, doté de son propre Président. Chaque Etat conservera son droit de veto sur toute modification constitutionnelle, ou sur toute candidature nouvelle à l'entrée dans l'Union : la Turquie ne pourra pas entrer si le peuple français s'y oppose. Elément nouveau fondamental : chaque Etat disposera à tout moment d'un droit de retrait de l'Union, ce qui est la garantie ultime que chaque Etats européen garde la maîtrise de son destin. Aucune de ces garanties n'existe dans un système fédéral.

Toutes les villes françaises appartiennent désormais, chacune avec ses communes voisines, à des entités politiques qui n'existaient pas il y a dix ans : les communautés d'agglomération. L'Union européenne est l'équivalent, entre Etats, de ce que sont les communautés d'agglomération pour les communes : nous traitons ensemble les sujets d'intérêt commun, laissant chacun libre de ses affaires propres. L'Europe nous donne le poids qui nous permet de peser sur les grands enjeux du siècle pour lesquels la France seule, comme l'Allemagne seule ou l'Espagne seule, sont désormais impuissantes : le terrorisme islamiste, la paix et la sécurité dans notre proche voisinage, les migrations de populations incontrôlées, la protection de la planète contre l'effet de serre ou l'insécurité nucléaire dans l'ex-URSS, le formidable défi économique venu d'Asie, sans oublier le sauvetage de la malheureuse Afrique.

Or, depuis le premier jour, cette révolution politique est avant tout une œuvre française. Aucun pays n'a joué un rôle plus déterminant dans sa conception, comme dans sa conduite. Du pool charbon-acier à la Constitution, du Marché commun à l'union monétaire, de l'espace unique à « l'Europe européenne », de Jean Monnet et Robert Schuman, au général de Gaulle, à VGE, Jacques Delors, François Mitterrand et aujourd'hui Jacques Chirac, toutes les étapes décisives de la construction européenne ont été des initiatives françaises, puis franco-allemandes. Au fond, l'Europe est, pour la politique de la France, ce qu'Airbus est pour son industrie : une idée française qui, grâce au concours de nos partenaires, est devenue une réussite mondiale. Ce n'est pas un hasard si, depuis l'origine, les Britanniques, souvent encouragés par les Américains, n'ont cessé d'essayer d'affaiblir ou de dénaturer ce grand projet porteur d'une autre vision du monde.

Le paradoxe des intégristes du souverainisme, c'est qu'ils se font les avocats de la vision anglo-saxonne, contre le projet français. Leur euroscepticisme traduit en fait un bien triste national défaitisme : selon eux, la France serait devenue si fragile qu'elle serait menacée par quelques bureaucrates de Bruxelles, et son ambition suprême devrait se limiter à la capacité de dire « non » à l'Union européenne. Que la préoccupation du minuscule Luxembourg ou de la toute frêle Slovénie soit de garder son propre frein à main dans le véhicule européen peut se comprendre ; pour nous, la seule ambition digne de la France doit être d'en demeurer le moteur principal, pour la plus grande gloire de la nation française et pour le bonheur de son peuple.

Les révolutions françaises du XIXe siècle ont allumé partout le flambeau de la liberté. Les combats du XXe ont été ceux de l'égalité. Le modèle politique que l'Europe apporte au monde en ce début du XXIe siècle est celui de la fraternité, enfin assurée entre ennemis autrefois irréconciliables. Soyons fiers que, fidèle à sa devise fondatrice, « la France toujours exemplaire » que souhaitait le général de Gaulle soit aussi à la tête de cette révolution-là.

Alain Lamassoure
Ancien Ministre des Affaires européennes
Tête de liste UMP pour le Sud-Ouest


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